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FIDIC Red Book : Piloter un Barrage Fluvial de 165M€

Volume 3 de la série FIDIC | Contract Management & ConstructionT

· ContractManagement,FIDIC,Energie

Introduction : Quand la conception de l'Employeur rencontre la réalité du terrain

Janvier 2024, siège du Syndicat Mixte Énergie Alpes à Grenoble. Marc Tessier, ingénieur des Ponts et directeur du plus grand projet d'infrastructure hydraulique de la région depuis vingt ans, contemple les deux piles de documents sur son bureau. À gauche, le cahier des charges administratives françaises classique : 45 pages de clauses générales issues du CCAG Travaux. À droite, le FIDIC Red Book (édition 2017) : 120 pages de conditions générales éprouvées sur des milliers de chantiers internationaux, fruit de soixante ans d'expérience capitalisée.

Le projet : un barrage-centrale hydroélectrique de 35 MW sur l'Isère, en amont de Grenoble. Un ouvrage de type poids-voûte de 52 mètres de hauteur, capable de retenir 28 millions de mètres cubes d'eau tout en produisant l'équivalent de la consommation électrique de 45 000 foyers. Budget total : 165 millions d'euros. Durée de construction : 42 mois. Le groupement retenu après appel d'offres européen : Alpi-Hydro, consortium franco-italien associant Eiffage Génie Civil et Webuild, spécialistes des grands ouvrages hydrauliques alpins.

Le financement provient à 60% de la Banque Européenne d'Investissement, qui a posé une condition non négociable : l'utilisation d'un contrat FIDIC reconnu internationalement, avec une allocation des risques claire et des mécanismes de résolution des litiges structurés. La BEI finance des centaines de projets d'infrastructure en Europe ; elle sait d'expérience que les contrats improvisés génèrent des dépassements moyens de 40% et des litiges interminables.

La question qui change tout

Le Syndicat Mixte maîtrise parfaitement la conception de l'ouvrage. Son bureau d'études interne, renforcé par le cabinet Artelia, a produit 2 400 plans d'exécution détaillés, des spécifications techniques de 850 pages, et un Bill of Quantities de 3 200 lignes. Contrairement aux projets EPC où l'Entrepreneur conçoit, ici l'Employeur sait exactement ce qu'il veut construire et comment.

Mais Elena Rossi, Contract Manager du groupement Alpi-Hydro recrutée après douze ans sur les grands barrages alpins chez Webuild, pose LA question lors de la réunion de négociation : "Vos 2 400 plans sont magnifiques. Mais qui assume le risque si les sondages géotechniques se révèlent incomplets ? Si nous découvrons des cavités karstiques à -30 mètres que vos huit forages n'ont pas détectées ? Si la DREAL impose une passe à poissons élargie six mois après le démarrage ? Qui tranche quand l'Engineer certifie des quantités que nous contestons ?"

Silence autour de la table. Le CCAG Travaux français prévoit des mécanismes, certes, mais avec des délais judiciaires de 24 à 36 mois en cas de litige majeur. Sur un chantier de 42 mois mobilisant 400 personnes en pic d'activité, un blocage de six mois pour expertise contradictoire peut coûter 8 à 12 millions d'euros en immobilisation d'équipes et de matériel.

Le choix qui va structurer 42 mois de chantier

Philippe Dumont, associé senior chez Artelia et pressenti pour le rôle d'Engineer, tranche le débat : "Le Red Book est conçu exactement pour ce type de projet. La conception reste chez l'Employeur, le risque des conditions de site imprévues est partagé équitablement via la Clause 4.12, et l'Engineer joue un rôle de tiers certificateur qui évite les blocages."

Trois semaines de négociation des Particular Conditions plus tard, le contrat est signé. Investissement en expertise FIDIC : 95 000 euros. Ce choix initial va littéralement sauver le projet quatre fois au cours des 42 mois suivants. Des cavités karstiques imprévues menaçant six mois de retard. Une variation réglementaire DREAL bouleversant le génie civil. Un sous-traitant électromécanique défaillant paralysant le chemin critique. Et une erreur de notification transformant un claim légitime en forclusion totale, dont les leçons amères serviront d'avertissement à toute l'équipe.

Résultat chiffré : 14,2 millions d'euros économisés sur les quatre tensions majeures, pour 95 000 euros investis. ROI de 149x. Mais surtout : un ouvrage livré avec seulement 3 mois de retard (au lieu des 14 mois projetés sans FIDIC), des relations commerciales préservées, et un groupement Alpi-Hydro qui répond aujourd'hui à l'appel d'offres pour la réhabilitation du barrage de Monteynard.

Contexte du projet : Pourquoi le Red Book pour un barrage alpin ?

Contrats FIDIC - Red Book Construction | Abrennis

Le bon choix contractuel

Le Syndicat Mixte possède une expertise hydraulique interne solide et la maîtrise complète de la conception. Le choix entre les Books FIDIC s'est fait naturellement.

[TABLEAU 1 : Comparatif Red Book / Yellow Book / Silver Book — Critères de choix]

Le CCAG Travaux offre une structure éprouvée, mais sans time-bars aussi strictes (des claims peuvent surgir 18 mois après les faits), sans mécanisme DAB (résolution en 84 jours maximum), et avec des délais contentieux de 18 à 36 mois. Pour un projet de 165 millions d'euros avec financement BEI, ces différences justifient pleinement l'investissement FIDIC.

Architecture contractuelle : Les trois piliers du Red Book

Les acteurs et leurs responsabilités

Le Red Book repose sur une triangulation claire des responsabilités.

L'Employer (Syndicat Mixte Énergie Alpes, Marc Tessier) fournit la conception complète, donne accès au site, paie les certificats mensuels, et assume les "Employer's Risks" — notamment les conséquences des erreurs de conception et les conditions de site véritablement imprévisibles.

Le Contractor (Alpi-Hydro, avec Elena Rossi comme Contract Manager) exécute les travaux conformément aux plans fournis. Il apporte ses méthodes, ses moyens, son savoir-faire d'exécution. Il assume la responsabilité de la sécurité du chantier et du "care of the Works" jusqu'au Taking-Over. Mais contrairement au Silver Book, il n'assume pas le risque de conception.

L'Engineer (Philippe Dumont, Artelia) administre le contrat au quotidien. Il émet les instructions, certifie les paiements mensuels, accorde les extensions de délai, évalue les Variations, et rend les "determinations" en cas de désaccord. Point crucial : bien que nommé et rémunéré par l'Employeur, l'Engineer doit rendre des décisions "fair" et impartiales sur les questions techniques.

Définition : Engineer (Clause 3). Dans le Red Book, l'Engineer est un tiers technique — généralement un bureau d'études indépendant — qui administre le contrat pour le compte de l'Employeur tout en rendant des décisions impartiales ("fair determinations") sur les questions techniques et financières. Ce rôle de quasi-arbitre technique n'existe pas dans le Silver Book, où l'Employer's Representative défend exclusivement les intérêts du maître d'ouvrage.

Le DAB (Dispute Adjudication Board) — Professeur Henri Lombardi (géotechnicien), Ingénieur Claudia Ferrero (hydraulicienne), Maître Jacques Duval (juriste FIDIC) — intervient en cas de litige non résolu par l'Engineer. Nommé dès la signature, il effectue des visites trimestrielles pendant la construction. Quand un conflit éclate, le DAB connaît déjà le projet.

La logique prix / délai / qualité

Définition : Bill of Quantities (BoQ). Le Bill of Quantities est le bordereau des prix unitaires qui constitue l'ADN du Red Book. Il liste exhaustivement tous les postes de travaux (ici 3 200 lignes) avec leurs quantités estimées et leurs prix unitaires. Le prix final du contrat résulte de la multiplication des quantités réellement exécutées par ces prix unitaires — c'est le mécanisme de "re-mesure" qui distingue fondamentalement le Red Book (prix ajustable) du Silver Book (prix forfaitaire fixe).

Le prix contractuel initial de 156,4 millions d'euros repose sur ce Bill of Quantities. Ce prix évoluera selon les quantités réellement exécutées, les Variations instruites par l'Engineer, et les claims approuvés.

Définition : Time for Completion. Le Time for Completion est le délai contractuel global accordé à l'Entrepreneur pour achever les travaux, calculé depuis la Commencement Date. Ici : 42 mois. Ce délai peut être étendu (EOT, Extension of Time) pour des causes limitativement listées à la Clause 8.4. Tout dépassement non couvert par une EOT déclenche les Delay Damages.

Le délai de 42 mois peut être étendu pour Variations, retards imputables à l'Employeur, conditions climatiques exceptionnelles, ou conditions physiques imprévues. Tout dépassement non justifié déclenche les Delay Damages de 95 000 euros par jour calendaire, plafonnés à 10% du Contract Price.

Phase Exécution : Les quatre tensions majeures

TENSION 1 : Cavités karstiques imprévues — Clause 4.12

Juillet 2024, quatre mois après le démarrage. Lors de l'excavation des fondations du barrage côté rive droite, les engins de terrassement percent brutalement dans une cavité karstique non détectée par les sondages géotechniques. Le vide mesure environ 180 mètres cubes, rempli d'argile de décalcification et connecté à un réseau de fissures drainantes.

Les huit forages carottés réalisés par Fondasol pour le compte de l'Employeur avaient atteint 80 mètres de profondeur avec un maillage de 25 mètres. Aucun n'avait intercepté cette cavité localisée entre deux points de sondage. L'étude géologique mentionnait le "caractère karstifiable des calcaires urgoniens", mais qualifiait le risque de "modéré à faible".

Impact immédiat : impossibilité de poursuivre le bétonnage sans traitement préalable. Solution technique : excavation élargie de la cavité, comblement par béton maigre, renforcement du voile d'injection périphérique. Coût estimé : 1,2 million d'euros. Délai : 8 semaines sur le chemin critique.

Le scénario catastrophe sans le Red Book

Sans la Clause 4.12, ce type de découverte génère typiquement 4 mois de blocage. Position Alpi-Hydro : "Les sondages fournis ne mentionnaient aucune cavité. Cette condition est imprévisible, tout le surcoût doit être assumé par l'Employeur." Position Syndicat Mixte : "L'Entrepreneur est réputé avoir inspecté le site. Un spécialiste des barrages alpins aurait dû anticiper ce risque karstique." Sans critères objectifs, les positions se durcissent, les réunions de crise s'enchaînent, l'expertise contradictoire prend 6 mois. Coût estimé du conflit : 2,8 millions d'euros.

La résolution structurée avec la Clause 4.12

Définition : Unforeseeable Physical Conditions (Clause 4.12). Les conditions physiques imprévues sont celles qu'un Entrepreneur expérimenté n'aurait pas pu raisonnablement prévoir en examinant les données de site fournies et en effectuant une visite standard du terrain. Le Red Book partage ce risque : l'Entrepreneur assume les conditions prévisibles, l'Employeur assume les conditions véritablement imprévisibles. Ce mécanisme protecteur n'existe pas dans le Silver Book.

Avec le Red Book, Elena Rossi déclenche immédiatement la procédure. Le jour même, elle documente l'événement : photos horodatées avec échelle métrique, relevé topographique, prélèvement d'échantillons, notification d'arrêt partiel à l'Engineer. Le lendemain, elle envoie une Notice of Claim formelle référençant la Clause 4.12 combinée avec la Clause 20.1 — cette notification dans le délai de 28 jours préserve les droits contractuels.

Philippe Dumont inspecte la cavité avec son équipe géotechnique. Il constate que sa position se situe entre les mailles du réseau de sondages et que sa détection aurait nécessité un maillage trois fois plus dense, économiquement irréaliste en phase d'études.

Elena soumet le Fully Detailed Claim sous 28 jours : justification du caractère Unforeseeable (test de l'Entrepreneur expérimenté), coûts détaillés avec pièces (1,22 M€), impact planning par analyse CPM (56 jours). Philippe Dumont émet sa Determination : le caractère imprévisible est reconnu, l'EOT de 56 jours est accordé, les coûts sont certifiés.

Résultat : claim résolu en 68 jours, zéro blocage car les travaux ont été lancés dès l'accord de principe au jour 8, relations préservées. Économie vs scénario sans FIDIC : 2,8 millions d'euros.

→ Référence GP3 : Chaque partie assume les risques qu'elle maîtrise. Seul l'Employeur connaît l'historique des investigations géotechniques.

TENSION 2 : Variation réglementaire DREAL — Clause 13

Janvier 2025, dix mois après le démarrage. La DREAL Auvergne-Rhône-Alpes notifie une exigence complémentaire qui va bouleverser une partie du génie civil. La passe à poissons initialement dimensionnée pour l'ombre commun et la truite fario doit être élargie pour permettre le franchissement de l'apron du Rhône, petit poisson benthique de 15 centimètres classé "en danger critique d'extinction" par l'UICN, dont la présence a été confirmée par des pêches électriques réalisées en septembre 2024 en aval immédiat du site.

Le marché initial prévoyait une passe à poissons conforme au cahier des charges de 2023, validé par l'Agence Française pour la Biodiversité. L'exigence DREAL de janvier 2025 constitue une modification réglementaire postérieure à la signature du contrat, fondée sur des données faunistiques nouvelles.

Cette exigence se traduit techniquement par un élargissement des bassins successifs de 1,80 à 2,40 mètres de largeur (l'apron nécessite des zones de repos plus larges que les salmonidés), une augmentation du débit d'attrait de 450 à 650 litres par seconde pour créer un courant perceptible depuis l'aval, et l'ajout d'un système de vidéo-comptage permettant le suivi scientifique des franchissements. Impact sur le génie civil : reprise complète des coffrages et ferraillages de la passe déjà partiellement réalisée, augmentation des volumes de béton de 380 m³, modification du système hydraulique d'alimentation. Coût estimé : 1,4 million d'euros, 5 semaines supplémentaires sur un lot heureusement non critique.

Le piège des modifications non formalisées

Sans le Red Book, ce type de modification réglementaire génère des situations ambiguës dangereuses. L'Employeur considère parfois que l'Entrepreneur "aurait dû prévoir l'évolution réglementaire" ou que "le contrat prévoit la conformité aux réglementations applicables". L'Entrepreneur argue qu'il a chiffré sur la base du cahier des charges fourni. Les travaux urgents sont exécutés "sous réserve" avec des lettres de protestation croisées, et le contentieux sur le paiement s'éternise pendant des mois voire des années après l'achèvement.

La résolution structurée avec la Clause 13

Définition : Variation (Clause 13). Une Variation est toute modification des travaux initiée par l'Engineer : changement de quantités, de qualité, de séquence, ou ajout/suppression de travaux. L'Engineer peut instruire une Variation, et le Contractor doit l'exécuter. L'évaluation financière suit des règles précises : prix du BoQ pour les postes existants, taux dérivés ou Cost + profit pour les postes nouveaux.

Philippe Dumont émet une Instruction formelle référençant la Clause 13.1, décrivant précisément la Variation demandée et sa justification réglementaire. Elena soumet sa proposition sous 21 jours : travaux détaillés, planning d'exécution, valorisation selon les prix du BoQ pour les postes existants, Cost + 15% pour le vidéo-comptage.

Philippe analyse avec ses hydrauliciens et émet sa Determination au jour 41 : travaux acceptés pour 1,38 million d'euros, EOT de 28 jours (4 semaines absorbées par reséquencement). Le montant est intégré au Payment Certificate, le Time for Completion formellement étendu.

Résultat : Variation résolue en 41 jours, documentation complète pour les archives et la BEI, aucune ambiguïté sur qui paie quoi.

→ Référence GP2 : La clarté procédurale élimine les zones grises qui empoisonnent les projets.

TENSION 3 : Défaillance sous-traitant Voith — Clause 4.4

Juin 2025, quinze mois après le démarrage. Voith Hydro, le sous-traitant désigné pour la fourniture et l'installation des deux groupes Francis de 17,5 MW, annonce un retard de quatre mois sur la livraison des roues de turbine. La cause : des problèmes de qualité sur les fonderies autrichiennes ayant nécessité la reprise complète de deux pièces de 18 tonnes chacune. Les contrôles par ultrasons avaient révélé des porosités internes incompatibles avec les contraintes mécaniques en service.

Les groupes turbine-alternateur sont sur le chemin critique absolu du projet. Leur installation conditionne les tests hydrauliques de la conduite forcée en charge, le premier couplage au réseau RTE, et in fine la date de mise en service commerciale. Un retard de quatre mois sur ce lot se traduit mécaniquement par quatre mois de retard global, avec des conséquences en cascade : report des recettes d'exploitation, pénalités potentielles envers RTE pour non-respect de la date de raccordement, et bien sûr les Delay Damages contractuels.

Le piège de la chaîne de responsabilités mal gérée

Sans cadre structuré, ce type de défaillance de sous-traitant génère un conflit triangulaire paralysant. L'Employeur tient l'Entrepreneur principal responsable du délai global et menace d'appliquer les pénalités de retard : 95 000 euros par jour, soit potentiellement 11,4 millions d'euros sur quatre mois. L'Entrepreneur se retourne contre son sous-traitant mais les recours contractuels prennent des années et ne résolvent pas le problème immédiat du planning. Le sous-traitant invoque des causes techniques hors de son contrôle ou sa propre chaîne d'approvisionnement. Pendant ce temps, le projet dérive sans que personne ne prenne de décision claire sur les mesures de rattrapage et leur financement.

La résolution structurée avec Clause 4.4

La Clause 4.4 impose que les sous-traitants soient soumis à l'approbation préalable de l'Engineer. Voith Hydro avait été formellement approuvé en mai 2024, sur la base de son expérience (plus de 200 groupes Francis similaires en service) et de ses engagements contractuels de délai. Cette approbation ne transfère pas le risque vers l'Employeur, mais elle crée un cadre structuré pour gérer la défaillance : l'Engineer connaît le sous-traitant, a validé sa compétence, et peut jouer un rôle de facilitateur.

Elena notifie immédiatement l'Engineer du retard annoncé par Voith et présente trois options chiffrées avec leurs impacts respectifs. Option 1 : attendre les quatre mois supplémentaires, avec Delay Damages potentiels de 11,4 millions d'euros plafonnés à 10% du Contract Price. Option 2 : accélérer les autres lots pour absorber partiellement le retard, surcoût estimé à 1,8 million d'euros en heures supplémentaires et équipes renforcées, retard final réduit à 6 semaines. Option 3 : remplacer Voith par Andritz Hydro, surcoût de 2,4 millions d'euros incluant l'annulation partielle du contrat Voith, délai comparable à l'option 2 mais avec risques techniques liés au changement de fournisseur.

Philippe organise une réunion tripartite Employeur-Entrepreneur-Engineer pour examiner les options. Le Syndicat Mixte, soucieux de limiter le retard final pour respecter ses engagements envers RTE, accepte de contribuer au financement de l'accélération. Accord trouvé en trois semaines : option 2 retenue, surcoût de 1,8 million d'euros partagé 50/50, EOT de 42 jours accordé. Alpi-Hydro conserve son recours contractuel contre Voith et obtient ultérieurement 650 000 euros d'indemnisation au titre de la clause pénale du contrat de sous-traitance.

Résultat : défaillance de 4 mois réduite à 6 semaines grâce à une décision rapide et un partage équitable des efforts.

TENSION 4 : Le time-bar fatal — Clause 20.1

Novembre 2025. Le chantier entre dans sa phase intensive de bétonnage. Une crue exceptionnelle de l'Isère survient les 12 et 13 novembre : débit de pointe 485 m³/s, période de retour estimée 25 ans. Les batardeaux provisoires sont submergés pendant 18 heures. Dégâts : envasement des fouilles, dégradation de 240 m³ de béton frais, endommagement de coffrages.

L'équipe documente immédiatement : photos horodatées, constats contradictoires avec l'Engineer résident, évaluation préliminaire. Coût estimé des réparations : 380 000 euros, retard induit : 3 semaines.

L'erreur fatale

Elena Rossi est en déplacement à Milan du 14 au 28 novembre. Son adjoint Carlo Benedetti, excellent technicien avec vingt-cinq ans d'expérience, gère le chantier. Il se concentre sur les travaux de remise en état et considère que "le claim, on le fera plus tard quand on aura tous les chiffres définitifs."

Elena rentre le 29 novembre. "Tu as envoyé la Notice of Claim pour la crue ?" Silence. "Le time-bar de 28 jours depuis le 13 novembre, c'était hier."

Définition : Time-bar (Clause 20.1). Le time-bar est le délai impératif de notification d'un claim. Le Red Book impose 28 jours après la date à laquelle l'Entrepreneur a eu ou aurait dû avoir connaissance de l'événement. Passé ce délai, le claim est irrecevable ("shall not be entitled"), quelle que soit sa légitimité sur le fond. Ce mécanisme force la documentation contemporaine des événements.

Les conséquences irréversibles

Elena tente un rattrapage. Notice envoyée le 30 novembre, jour 32. Philippe Dumont applique le contrat : notification hors délai, claim forclos. Aucune Determination possible sur le fond.

Alpi-Hydro conteste devant le DAB : caractère exceptionnel de la crue, circonstances d'urgence, retard minime de 4 jours. Le DAB rend sa décision en janvier 2026 : le time-bar est un mécanisme contractuel clair dont la fonction est de forcer la documentation immédiate. Accorder des exceptions viderait ce mécanisme de sa substance. Claim forclos.

Alpi-Hydro absorbe intégralement les 380 000 euros de réparations plus 120 000 euros d'accélération pour rattraper le retard. Coût total de l'erreur : 500 000 euros.

Les leçons apprises suite à cet évènement

Cette expérience génère trois changements immédiats. Système d'alerte calendaire automatique : tout événement potentiellement générateur de claim est enregistré le jour même, alerte à J+21 si aucune Notice, escalade à J+25, alerte rouge à J+27. Formation Contract Management de deux jours pour tous les chefs de chantier. Protocole de "Notice préliminaire de réserve" négocié avec l'Engineer : en cas d'absence du CM, un email minimal référençant la Clause 20.1 préserve les droits.

→ Référence GP4 : Les time-bars ne sont pas des pièges mais des outils de discipline contractuelle. Les ignorer coûte très cher.

[TABLEAU 2 : Synthèse des 4 tensions — Événement / Clause / Résolution / Impact financier]

Tests on Completion et réception provisoire

Juillet 2027, après 40 mois de construction (au lieu des 42 mois contractuels initiaux, grâce aux rattrapages partiels malgré les aléas). Alpi-Hydro notifie à l'Engineer que l'ouvrage est prêt pour les Tests on Completion conformément à la Clause 9.

Les tests durent trois semaines en présence de Philippe Dumont, des représentants du Syndicat Mixte, de RTE pour le raccordement réseau, et de la DREAL pour les aspects environnementaux. Tests de retenue à différents niveaux du réservoir, de mise en charge progressive jusqu'à la cote normale d'exploitation. Tests d'étanchéité du barrage : mesure des débits de fuite dans le réseau de drainage, vérification du comportement des joints. Tests de fonctionnement des vannes de fond et de l'évacuateur de crues en conditions contrôlées. Tests hydrauliques de la conduite forcée sous pression nominale. Tests des deux groupes Francis : démarrage, synchronisation réseau, montée en charge jusqu'à 17,5 MW unitaire, fonctionnement en régime permanent. Tests de la passe à poissons avec lâchers de truites marquées pour vérifier le franchissement. Tests du système de monitoring et de télégestion depuis le poste de commande centralisé.

Résultat : tous les tests sont passés avec succès. Quelques réserves mineures sont notées : réglage fin de l'automatisme de démarrage du groupe 2, reprise de peinture anticorrosion sur certains équipements extérieurs, complément de documentation d'exploitation en français pour les notices Voith rédigées en allemand. Ces réserves seront levées pendant le Defects Notification Period.

Définition : Taking-Over Certificate (Clause 10.1). Le Taking-Over Certificate est le certificat de réception provisoire émis par l'Engineer lorsque les travaux sont substantiellement achevés et que les Tests on Completion sont passés. Cette date marque le transfert de responsabilité ("care of the Works") vers l'Employeur, le démarrage du Defects Notification Period (période de garantie), et la libération de 50% de la Retention Money.

Le 15 août 2027, Philippe Dumont émet le Taking Over Certificate. Cette date déclenche le transfert de responsabilité des ouvrages vers le Syndicat Mixte, le démarrage du Defects Notification Period de 24 mois (jusqu'au 15 août 2029), la libération de 50% de la Retention Money soit 3,91 millions d'euros, et le début de l'exploitation commerciale avec injection des premiers kWh sur le réseau RTE.

Bilan contractuel final

Le projet s'achève formellement en août 2029 avec l'émission du Performance Certificate après expiration du Defects Notification Period et levée des dernières réserves mineures. Ce certificat final marque la clôture définitive de toutes les obligations contractuelles et la libération des 50% restants de la Retention Money.

Définition : Performance Certificate (Clause 11.9). Le Performance Certificate est le certificat final émis par l'Engineer à l'expiration du Defects Notification Period, lorsque tous les défauts ont été corrigés et toutes les obligations contractuelles remplies. Son émission libère le solde de la Retention Money et met fin aux responsabilités contractuelles de l'Entrepreneur (hors garanties légales décennales en droit français).

[TABLEAU 3 : Bilan contractuel final — Délais, Coûts, Claims]

Bilan délais : Time for Completion initial de 42 mois, EOT accordées totalisant 126 jours (56 jours cavités + 28 jours DREAL + 42 jours Voith). Time for Completion ajusté : 46 mois et 6 jours. Durée réelle de construction : 40 mois, soit 2 mois d'avance sur le délai ajusté grâce aux mesures d'accélération mises en œuvre. Aucun Delay Damage appliqué — un résultat remarquable compte tenu des quatre aléas majeurs rencontrés.

Bilan financier : Contract Price initial de 156,4 millions d'euros. Variations nettes : +4,8 millions d'euros répartis entre les cavités karstiques (1,22 M€), la passe à poissons DREAL (1,38 M€), l'accélération Voith quote-part Employeur (0,9 M€), et les autres variations mineures cumulées sur 40 mois (1,3 M€). Contract Price final : 161,2 millions d'euros, soit +3,1% par rapport au budget initial. Ce dépassement modéré reste largement dans la provision pour aléas de 8% constituée par le Syndicat Mixte et est considéré comme excellent pour un barrage alpin par les standards de la profession. Les statistiques du secteur montrent des dépassements moyens de 15 à 25% sur ce type d'ouvrage, souvent aggravés par des contentieux non résolus.

Bilan des claims : quatre claims majeurs traités pendant le projet. Trois résolus favorablement dans les délais contractuels par Determination de l'Engineer (cavités, DREAL, Voith). Un forclos pour non-respect du time-bar de 28 jours (crue novembre), absorbé intégralement par Alpi-Hydro. Aucun recours au DAB sur le fond d'un litige technique. La seule décision DAB a porté sur la confirmation de la forclusion procédurale, illustrant que le Board applique le contrat avec rigueur même quand cela défavorise l'Entrepreneur. Aucun arbitrage CCI ou autre, ce qui représente une économie considérable en frais juridiques et en temps de management.

Économies générées par le choix FIDIC : environ 6,2 millions d'euros sur les quatre tensions majeures, par rapport aux scénarios de blocage et de contentieux typiques des projets sans contrat structuré. Cette estimation est conservatrice : elle ne compte pas les économies indirectes liées à la fluidité de gestion quotidienne (187 lots de documents d'exécution approuvés en moyenne sous 18 jours, 23 variations mineures résolues sans escalade). Investissement FIDIC total : 95 000 euros de conseil et adaptation contractuelle, plus 126 000 euros d'honoraires DAB sur 40 mois (retainer fee mensuel de 3 150 euros), soit 221 000 euros. ROI sur l'investissement direct : 28x.

Comparatif Red Book versus Silver Book

Les deux Books partagent une architecture commune : structure en 20 clauses, time-bar 28 jours, mécanisme DAAB, logique Variations/EOT/Delay Damages. Mais six différences fondamentales les distinguent.

Avec le Red Book, l'Employeur fournit la conception (Drawings, Specifications) et assume le risque des erreurs. Le prix est re-mesurable via le Bill of Quantities : le prix final dépend des quantités réellement exécutées. L'Engineer rend des décisions "fair" et impartiales. La Clause 4.12 partage le risque des conditions de site imprévues entre les parties.

Avec le Silver Book, l'Entrepreneur conçoit selon des Employer's Requirements fonctionnels et assume tous les risques correspondants. Le prix est forfaitaire (Lump Sum), fixe sauf Variations formelles. L'Employer's Representative défend exclusivement les intérêts de l'Employeur. Le risque de site est intégralement transféré à l'Entrepreneur — la Clause 4.12 n'existe pas ou est très limitée.

Ce que le Contract Manager Red Book doit anticiper s'il passe au Silver Book : plus de filet Clause 4.12 donc documenter exhaustivement le site avant signature, plus d'Engineer neutre donc le DAAB devient encore plus important, marges devant intégrer tous les risques transférés (prime de 15 à 25%), bases de claims plus restreintes donc documentation contractuelle encore plus rigoureuse.

Conclusion : Le Red Book transforme l'incertitude en pilotage structuré

Le barrage de l'Isère illustre parfaitement la valeur opérationnelle du FIDIC Red Book pour les projets où l'Employeur maîtrise la conception mais fait face à des incertitudes d'exécution significatives.

Le Red Book : 60 ans d'expérience capitalisée

Le Red Book n'est pas un contrat "compliqué" de 120 pages. C'est un outil opérationnel transformant six décennies d'expérience internationale en mécanismes concrets de gestion des risques. Le partage équitable via la Clause 4.12 protège l'Entrepreneur contre les conditions véritablement imprévisibles. Le mécanisme de re-mesure ajuste la rémunération aux quantités réelles. Le rôle de l'Engineer désamorce les blocages bilatéraux. Les time-bars strictes forcent une discipline de documentation contemporaine.

Un contrat CCAG standard ou un contrat maison improvisé n'offrent pas ces garde-fous. Les statistiques professionnelles montrent que les projets sans contrat structuré type FIDIC connaissent des dépassements moyens de 35 à 45%. Avec le Red Book, le barrage de l'Isère s'achève à +3,1% du budget.

Checklist : Quand utiliser le Red Book ?

Le Red Book est adapté si au moins trois des cinq critères suivants sont remplis :

  • Conception fournie par l'Employeur sous forme de Drawings et Specifications détaillés
  • Incertitude sur les quantités (terrassements en géologie variable, injections, travaux aquatiques)
  • Risque de conditions de site imprévues (projets souterrains, fondations profondes, friches industrielles)
  • Besoin d'un tiers certificateur neutre (financement multilatéral, marchés publics)

Interfaces multiples entre lots ou corps d'état

Projets adaptés au Red Book : barrages et ouvrages hydrauliques, tunnels et travaux souterrains, infrastructures routières et ferroviaires avec terrassements importants, bâtiments publics complexes sur sites contraints, réhabilitation d'ouvrages existants.

Projets où le Silver Book convient mieux : centrales industrielles clé-en-main (biomasse, waste-to-energy), installations à technologie propriétaire de l'Entrepreneur, projets où l'Employeur veut un prix forfaitaire garanti et accepte la prime de risque correspondante.

Parcourez nos ressources par niveau d'expertise

Que vous découvriez le Contract Management ou que vous cherchiez une expertise pointue sur un projet spécifique, nos articles sont organisés en 4 niveaux pour vous guider efficacement.

📘 Niveau 1 : Découvrir les fondamentaux

Vous débutez ou souhaitez une vision synthétique ? Commencez ici.

→ Introduction au Contract Management : Vue d'ensemble et enjeux

→ Le rôle du Contract Manager : Contract Manager : Rôle, Missions et Valeur Ajoutée (Guide 2025)

📗 Niveau 2 : Approfondir les concepts

Vous voulez comprendre comment ça marche concrètement ? Plongez dans ces articles.

→ Contract Management : mode d'emploi : Définition, outils, méthodes et formation

→ Cycle de vie du Contrat : Les 6 étapes clés du cadrage à la clôture

→ Aligner Contract Management et enjeux métier : Comment cadrer avec les métiers (et pas à côté d'eux)

→ Contractualisation: impacts d'un échec et leviers de succès : 6 risques à éviter, 6 leviers à activer

→ Protéger sa marge en période de crise : Vision double client/fournisseur pour sécuriser vos marges et vos coûts

📕 Niveau 3 : Expertise métier

Vous pilotez un projet spécifique ? Ces guides sectoriels et métier vous donnent les clés.

  • Projets ERP et transformation digitale : → Guide complet : Réussir son appel d'offres ERP : Méthodologie en 2 temps (éditeur puis intégrateur), contractualisation, pièges à éviter
  • Maintenance et gestion d'actifs : → Guide EAM : Choisir sa solution de gestion d'actifs : Best of Breed vs solutions intégrées, maintenance prédictive, ROI
  • Secteur de l'énergie : → Enjeux des projets de transformation digitale dans l'énergie : Spécificités réglementaires (CRE, TURPE), marchés publics, souveraineté des données

📙 Niveau 4 : Outils & Ressources

Besoin d'une définition, d'un modèle ou d'un outil ? Consultez nos ressources.

→ Glossaire du Contract Management : 75 définitions essentielles (marchés publics, Agile, juridique, finance)

→ Contrats FIDIC Volume 1 : Les 5 Golden Principles du FIDIC expliqués

→ Contrats FIDIC Volume 2 : FIDIC Silver Book — Piloter un projet biomasse EPC

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Le Contract Management n'est pas une option, c'est un impératif pour tout projet complexe. Maintenant que vous comprenez le rôle du Contract Manager, choisissez votre prochaine étape :

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À propos de l'auteur

Alain Boyenval est le fondateur du cabinet Abrennis, spécialisé en Contract Management et pilotage de projets ERP pour le secteur de l'énergie.

Fort de 20 ans d'expérience auprès des grands opérateurs français — RTE, EDF, Enedis, GRDF — il a piloté des projets de transformation digitale représentant plusieurs dizaines de millions d'euros : déploiements SAP IS-U, mise en place de centres de services, structuration d'appels d'offres en marchés publics.

Son passage chez Arcwide (joint-venture BearingPoint/IFS) lui a permis d'accompagner les nouveaux acteurs de l'énergie : producteurs photovoltaïques, opérateurs de bornes de recharge, producteurs de biométhane.

Expertise clé : Contract Management, SAP IS-U, IFS Cloud, Maximo, TMA, appels d'offres ERP, contrats FIDIC, secteur énergie.

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Mis à jour par Alain Boyenval le 10 janvier 2026

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